La tentation de la haine

Je remarque depuis une dizaine d’années, dans les débats publics qui animent les sociétés dont je suis l’évolution (pour l’essentiel, quelques pays des Amériques et de l’Europe), qu’il est de bon ton de tourner le dos au dialogue. Un nombre grandissant de citoyens, qu’ils participent ou non à la discussion publique, semblent séduits par l’idée voulant que le dialogue soit une perte de temps (« nous attendons des changements depuis des décennies, pourquoi faudrait-il croire maintenant nos interlocuteurs ? »), voire un guet-apens grâce auquel le clan adverse ou le gouvernement reporte le débat, l’envoie aux calendes grecques. Au nom d’une cause ou d’un principe, ces citoyens sceptiques se font un devoir de couper court à toute forme de discussion, puisque cela ne vise au fond, selon eux, qu’à défendre insidieusement le statu quo.

Si d’aventure quelqu’un, essayant de rester au-dessus de la mêlée, dit croire au dialogue dans la cité, il est raillé et traité de bien des noms, notamment d’idéaliste (dans le sens commun du terme), à savoir un individu doté non seulement d’une naïveté qui le rend servile, mais d’une incapacité à évaluer les enjeux politiques. […]

Les phénomènes sociologiques généralement mentionnés pour expliquer la polarisation politique actuelle sont nombreux et assez connus. Permettez que je m’arrête à trois d’entre eux.

Des Idées en revues

La démocratisation de l’éducation, qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale dans la plupart des pays occidentaux (et dans certaines nations de l’hémisphère sud), a permis à une masse critique de citoyens de participer plus activement aux débats publics. Phénomène qui a de quoi réjouir, il va sans dire. Or, l’école a-t-elle su équiper convenablement ces masses (dont plusieurs d’entre nous font partie) à participer à la discussion publique ? Sinon, comment expliquer la tendance au manichéisme, aux bons sentiments, au didactisme, au diabolisme et à l’injure qui prévaut actuellement dans les échanges ?

Par ailleurs, nous baignons dans l’univers des médias audiovisuels de masse et des relations publiques généralisées, avec tout ce que cela implique de confusion entre le bien commun et les lois du marché. De ce point de vue, un journal quotidien est aujourd’hui plus que jamais une entité intrinsèquement contradictoire, puisque sa mission est d’informer (selon une éthique déontologique qui vise le bien public) tout en veillant à ses propres intérêts. On se souvient de l’inquiétude qu’éprouvait Hannah Arendt lorsqu’elle constatait que telle dérive politique ou idéologique menaçait tel « espace public » — notion qui, à ses yeux, assurait à la fois le bon fonctionnement de l’action politique et celui de la démocratie. Que dirait-elle du rétrécissement des « espaces publics » qui a cours aujourd’hui, au profit de ces simulacres d’espaces publics que sont les mal nommés « réseaux sociaux » ?

Enfin, la précarisation généralisée du marché de l’emploi, processus qui n’a cessé de s’accentuer depuis les années 1980, y est pour beaucoup dans la méfiance tout aussi généralisée qui sévit aujourd’hui dans une part non négligeable de l’opinion publique. Le dialogue est difficile à envisager pour des citoyens qui doutent de l’intégrité de leurs institutions, de leurs élus, voire de leur entourage.

La leçon de Borges

Dans L’autre duel de Jorge Luis Borges, […] le narrateur relate l’histoire de deux gauchos, Cardoso et Silveira, dont la relation est empreinte d’animosité, puis au fil du temps de haine. Le motif de leur discorde n’est jamais clarifié, comme s’il n’avait qu’une importance anecdotique. Tout au plus le narrateur hasarde-t-il quelques hypothèses : l’un a-t-il chipé un animal à l’autre, puisque leurs prés sont contigus ? L’un a-t-il poussé l’autre en bas de sa monture pendant une course ? Dans tous les cas, comme le dit le narrateur, « l’origine d’une haine est toujours mystérieuse ». Un jour, comme ils se désaltèrent à un bar, une révolution éclate et les deux gauchos sont enrôlés de force dans une escouade de guérilleros. La patrie a besoin d’eux, la tyrannie du gouvernement est devenue intolérable, leur dit-on. Pendant la guerre, ils rongent leur frein, dans l’attente du moment où ils pourront se livrer à un duel en bonne et due forme.

Hélas, ils sont faits prisonniers, mais un capitaine du camp adverse, les reconnaissant et se souvenant de leur vieille rivalité, leur promet d’organiser une course à pied afin qu’ils puissent se mesurer l’un à l’autre, à la condition de les égorger auparavant. Les deux gauchos ont une telle soif de vengeance qu’ils acceptent cette sinistre proposition. On leur tranche donc la gorge, ils ont le temps de faire quelques pas avant de s’effondrer. Dans sa chute, Cardoso tend le bras, ce qui techniquement en fait le vainqueur — toutefois, il meurt sans s’être rendu compte de sa victoire. Cette fin, la plus cruelle parmi les nouvelles de Borges, décrit toute l’irrationalité d’une escalade de violence, l’absurdité et l’horreur que peut générer la haine. […]

Non seulement Cardoso et Silveira n’ont jamais voulu désamorcer leur conflit, mais ils l’ont sciemment alimenté à chacune de leur rencontre par des insultes, des sarcasmes et des humiliations. Dans ce contexte, le dialogue se présente comme une occasion de creuser encore plus le fossé entre son adversaire et soi, et la haine, comme une façon de combler le vide de sa vie, une manière de lui donner un sens. Il me semble que Borges met ici le doigt sur un aspect fondamental et négligé des discordes : le culte de la haine, « seul bien » de tant de « polémistes », source de plaisir macabre, est soumission à l’autre en même temps que souhait de sa disparition, ce qui le rend profondément paradoxal et humain.

Et si la voie de la haine — de soi, de l’autre — était la plus grande tentation de l’homme aujourd’hui ? Je crois, comme Hannah Arendt, que lorsque l’homme moderne s’est détourné de tout désir d’immortalité — entendue comme reconnaissance à la fois de son legs et des héritiers qui lui survivront —, une part de lui a cessé de dialoguer, une part de sa pensée s’est sclérosée dans un immobilisme que nous regrettons encore.

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À propos de l'auteur Le Devoir

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