Le retour d’ascenseur

Bonne nouvelle ! (Pour une fois.) On annonçait cette semaine que la recherche d’un vaccin contre le VIH, qui cause le sida, avait progressé de manière très prometteuse. Après la phase 1 des essais cliniques, la formule de vaccin nouvellement développée aurait permis la production de cellules immunitaires rares nécessaires à la production d’anticorps efficaces contre le VIH chez 97 % des participants. En plus de 30 ans de recherche scientifique, c’est du jamais vu.

Nous n’en sommes pas encore à crier victoire. D’abord, il faut que les essais cliniques continuent pour ce candidat-vaccin. Ensuite, les organismes sans but lucratif derrière ce nouvel espoir, IAVI et Scripps Research, annoncent un partenariat avec Moderna pour voir si la technologie de l’ARN messager utilisée dans son vaccin contre la COVID-19 pourrait accélérer le développement d’autres formules de vaccin contre le VIH.

Il s’agit là, en quelque sorte, d’un retour d’ascenseur. Il est particulièrement difficile de trouver un vaccin contre le VIH, car il s’agit d’un virus qui mute très rapidement. Un vaccin qui fonctionne contre un variant du virus n’est pas nécessairement efficace contre un autre, à moins de trouver une formule qui offre une protection très large contre le VIH sous ses formes diverses. Les décennies de recherche portant sur le VIH ont nourri l’avancement des savoirs sur le développement de vaccins contre les virus qui présentent plusieurs variants, tels que la COVID-19 et plusieurs autres coronavirus. Avec la pandémie
actuelle, on a octroyé de larges sommes à la recherche pharmaceutique afin d’accélérer la production. Si cette prise de vitesse insuffle de nouveaux espoirs dans le combat contre le VIH, ce n’est que justice, au fond.

Environ 38 millions de personnes vivent avec le VIH dans le monde encore aujourd’hui. Toutes ne sont pas malades du sida par contre, loin de là. Avec le traitement antirétroviral, les personnes atteintes peuvent garder leurs charges virales assez basses pour éviter les symptômes les plus graves, ainsi que la transmission. Mais la médication est encore loin d’être accessible à tous, peu importe où on se trouve sur la planète. Aujourd’hui, le virus continue de se transmettre majoritairement là où les traitements antirétroviraux sont le moins accessibles : dans des pays appauvris de l’Afrique subsaharienne et dans des groupes plus marginalisés de plusieurs sociétés, dont la nôtre.

On le sait, l’épidémie de VIH/sida a donné lieu, dès ses débuts, à de sombres moments de stigmatisation et a profondément nourri l’homophobie, le racisme anti-noir et la discrimination envers les travailleuses du sexe ainsi que les utilisateurs de drogues. Les dirigeants et la classe moyenne souhaitaient que la mort s’éloigne d’eux. Si le sida est aujourd’hui plus loin de leurs yeux, il l’est aussi de leur cœur.

Il n’est pas étonnant, donc, que la pandémie de coronavirus, qui a touché jusqu’à présent de manière particulièrement forte les pays les plus privilégiés du monde, soit l’accélérateur de la recherche qui pourrait faire débloquer des cures pour soigner les maladies qui affectent surtout les plus déconsidérés de notre planète. Selon les scientifiques qui développent le candidat-vaccin prometteur contre le VIH, la technologie qui donne de si bons résultats en test clinique pourrait aussi être appliquée à d’autres pathogènes qui donnent du fil à retordre aux scientifiques, tels que le virus Zika, la dengue, la malaria. Des fléaux qui sévissent loin là-bas, et qui n’ont pas suscité un empressement historique des puissances du monde à financer des solutions durables et sauver des vies.

À moyen terme, la COVID-19 risque de devenir l’une de ces maladies que l’on a éloignées, ici, de nos consciences. La campagne de vaccination au Canada n’avance pas assez vite à notre goût, mais elle avance. Avec l’Union européenne, les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, nous nous sommes arrogé la majorité des vaccins qui seront prêts à être distribués cette année. Le reste de la planète attend encore, largement, pendant que des variants qui rendent plus gravement malades et qui s’attaquent aux plus jeunes continuent de se développer et de se propager. Quelle priorité aura pour nous la COVID-19 lorsqu’elle sera en bonne partie maîtrisée ici, mais pas encore là-bas ? Est-ce qu’on stigmatisera allègrement les personnes originaires des pays où le virus circule encore beaucoup, comme on l’a fait avec le VIH ?

Ou est-ce qu’on aura compris que la recherche de solutions aux problèmes de « ces gens-là » bénéficie à tous ? Toutes les personnes qui se font vacciner contre la COVID-19 doivent en partie leur nouveau sentiment de sécurité aux personnes qui vivent avec le VIH, et aux millions qui en sont morts. C’est parce que leurs vies comptent qu’on a — lentement, plus lentement que si leurs vies valaient encore plus aux yeux des financiers — fait progresser la recherche qui sauve aujourd’hui les vies de nos aînés.

On pourrait, en retour, en faire beaucoup plus, non seulement pour rendre les vaccins contre la COVID-19 accessibles rapidement dans les pays du Sud, mais aussi pour enrayer les maladies qui continuent d’affecter les populations de plusieurs continents, loin de nos regards. Cette recherche nous avancerait déjà dans la lutte contre le prochain virus qui nous touchera tous. Car il viendra.
  
 

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À propos de l'auteur Le Devoir

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