Briser l’Empire signifie rompre avec les Saoudiens


Par Tom Luongo – Le 2 septembre 2021 – Source Gold Goats ‘n Guns

Dire que l’Arabie saoudite a été le pivot des objectifs de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient et en Asie centrale est un euphémisme. Pendant plus de cinquante ans, les Saoudiens ont contribué à soutenir la politique étrangère américaine en exportant leur pétrole dans le monde entier et en ne recevant que des dollars en retour.

Leur monnaie, le Riyal, est indexée au dollar américain depuis que le secrétaire d’État de l’époque du président Nixon, Henry Kissinger, a négocié l’accord qui a donné naissance au système dit des pétrodollars.

Au cours des décennies qui ont suivi, le pétrodollar a été un mot à la mode que beaucoup, dont moi-même, ont utilisé pour expliquer l’architecture des ambitions impériales des États-Unis. À bien des égards, il a joué un rôle crucial dans ce contexte, à certains moments. Mais il était surtout nécessaire pendant les premières années de la mise en place de l’étalon-dollar, pour aider à légitimer ce nouveau régime monétaire et fournir un marché pour la dette américaine dans le monde entier afin de remplacer l’or.

Après cela, ce ne fut que l’aspect d’un jeu beaucoup plus grand construit sur un schéma de Ponzi en constante expansion de fausse monnaie. En réalité, le système bancaire parallèle des eurodollars est beaucoup plus important que celui des pétrodollars.

Cela dit, je ne l’ignore pas complètement, car je comprends qu’il s’agit d’argent réel qui change de mains pour des biens réels, plutôt que de grandes quantités de dollars qui soutiennent un système financier de plus en plus fragile. Le commerce réel est important et la monnaie avec laquelle il s’effectue l’est tout autant.

Les États-Unis ont défendu avec acharnement le pétrodollar en partant en guerre contre tout pays qui osait offrir du pétrole sur les marchés internationaux dans une autre monnaie que le dollar, comme l’Irak sous Saddam Hussein. Mais les temps changent, tout comme la structure des marchés de capitaux.

Ainsi, lorsqu’on évalue la santé du système des pétrodollars et son importance aujourd’hui, il est important de réaliser que le marché du pétrole est beaucoup plus fragmenté en termes de paiement qu’il ne l’a été depuis le début des années 1970.

En tant que système, le pétrodollar a toujours été voué à une mort lente. Selon moi, les premiers signes de cette évolution ont commencé fin 2012, après que le président Obama a finalement utilisé l’arme nucléaire financière contre l’Iran, à savoir l’expulsion du système de paiement SWIFT, sans pratiquement aucune raison.

Au début de l’année, j’ai écrit un article expliquant pourquoi, dans les négociations, il ne faut jamais recourir au nucléaire et comment Obama a commis la plus grosse erreur stratégique, peut-être dans l’histoire des États-Unis, en menaçant d’abord les Suisses au sujet du secret bancaire, puis l’Iran.

Le fait que l’administration Obama ait politisé SWIFT comme elle l’a fait a mis fin à une ère de la finance internationale. Le système financier mondial a mis fin à toutes les illusions qu’il avait sur qui était en charge et qui dictait les conditions.

Le problème, c’est qu’une fois qu’on y est, on ne peut plus revenir en arrière, comme l’a fait remarquer {Jim} Sinclair il y a plus de dix ans.

Menacer la Suisse de  l’expulser de SWIFT n’était pas un signe de force, mais un signe de faiblesse. Seules les personnes faibles intimident leurs amis pour les soumettre. Cela montrait que les États-Unis n’avaient aucun autre moyen de pression sur la Suisse que SWIFT, un signe clair de désespoir.

Et c’est ce que les États-Unis ont fait en appuyant sur le gros bouton rouge « effacé de l’histoire ».

La Suisse a cédé. Sa fameuse confidentialité bancaire fait désormais partie de l’histoire.

L’Iran, en revanche, en 2012, face à une menace similaire de la part d’Obama, n’a pas cédé et a forcé Obama à mettre sa menace à exécution. Une fois que vous avez débloqué l’arme nucléaire, vous ne pouvez plus menacer avec des armes moins puissantes, elles n’ont aucune influence. C’est une leçon que Donald Trump apprendra à ses dépens en 2018.

L’Iran a fait fi du pétrodollar pour vendre son pétrole en concluant un accord d’échange de biens contre du pétrole avec l’Inde. Les experts américains en politique étrangère se sont moqués de l’Iran à l’époque. Puis nous avons découvert que la Turquie blanchissait les ventes de pétrole pour l’Iran par le biais de ses banques en utilisant de l’or.

Sa monnaie, le Rial, a depuis lors fait l’objet d’attaques constantes de la part des États-Unis, le plus vicieusement sous le président Trump qui a cherché à faire ce qu’Obama n’a pas pu faire, conduire les exportations de pétrole de l’Iran à zéro. L’objectif était un changement de régime.

J’ai chroniqué cela en détail, au cours de ces quatre dernières années, en disant explicitement que la stratégie était stupide et à courte vue. Elle n’a pas fonctionné. Elle ne pouvait pas fonctionner.

La résistance de l’Iran à l’intimidation de Trump n’a fait que renforcer les structures de pouvoir existantes là-bas et endurcir le peuple iranien pour qu’il devienne plus désagréable, plus dédaigneux vis-à-vis de l’Amérique et, probablement, des Américains.

Tout ce que cela a fait, c’est de forcer l’Iran à développer des plans alternatifs et à trouver de nouveaux marchés. Ces alternatives impliquaient de développer de meilleures relations avec la Chine, la Russie et la Turquie, ce que les États-Unis se sont efforcés de saboter. Tant que l’Iran respectait sa parole, fournissait du pétrole et se comportait comme un partenaire fiable en matière de diplomatie, les accords finissaient par se concrétiser.

L’investissement de 400 milliards de dollars sur 20 ans de la Chine l’année dernière est le point culminant de cette résistance et de cette ingéniosité. C’est le tourbillon provoqué par les politiques pro-Israël, anti-Iran et les politiques confuses de Trump à l’égard de la Syrie et de l’Afghanistan.

Dans l’intervalle, les États-Unis ont sanctionné la Russie, qui vend une grande partie de son pétrole dans un certain nombre de devises différentes, dont certaines sont encore des dollars. La Chine a lancé il y a quelques années un contrat à terme sur le pétrole libellé en yuan, qui est finalement convertible en or à Shanghai.

Les États-Unis commercent toujours avec la Chine et la Russie et pourtant, personne n’a eu raison de réclamer la mort du pétrodollar à l’époque. Ces choses sont un processus, pas une étape. Le fait est que le pétrodollar ne dépend pas du fait qu’il soit un monopsone dans le commerce du pétrole. Le système fuit depuis près d’une décennie maintenant.

L’Iran est un exemple de la raison pour laquelle le Davos ne parviendra à rien de plus que la forme la plus limitée de son Grand Reset. La Russie aussi. La nécessité est mère de l’innovation. Poutine ne cesse de le répéter. Et lui, comme les Mollahs en Iran, ont été la risée des experts américains en politique étrangère de K Street.

Mais, cet article ne concerne pas l’Iran, la Russie ou la Chine. Il s’agit de l’Arabie Saoudite.

Maintenant que la situation de l’Afghanistan est pratiquement réglée sur le plan géopolitique, la question est de savoir quelles en seront les retombées. Pendant des années, nous avons vu la coalition qui voulait atomiser la Syrie se diviser, petit à petit. Ce fut d’abord le Qatar, qui a défié le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MbS), isolé tout comme l’Iran. Le Qatar a survécu.

Ensuite, c’était la Turquie, qui fait constamment volte-face sous la direction du président Erdogan en essayant de combler les vides de pouvoir découlant des succès militaires de la Russie en Syrie et des succès diplomatiques dans la région qui ont fait échouer les plans des États-Unis, de l’OTAN et d’Israël dans cette région.

Lentement, petit à petit, la Russie et la Chine se sont installées dans ces espaces pendant qu’Erdogan essayait et échouait…. encore et encore et encore.

Ainsi, la présence américaine en Afghanistan faisant désormais officiellement partie de l’histoire, de grands changements s’opèrent rapidement et furieusement dans toute la région.

Et le plus important est l’accord vague mais significatif de coordination de la défense entre la Russie et l’Arabie Saoudite. Car maintenant, après avoir réussi à contrôler le baril de pétrole marginal produit dans le monde, la Russie contrôle l’OPEP+ 1. C’est un accord nominal de partage du pouvoir avec les Saoudiens, mais en fin de compte, avec Trump hors jeu, les Saoudiens ont réalisé qu’il leur restait très peu d’amis, voire aucun, dans le monde.

J’ai fait cette leçon d’histoire pour vous rappeler que ce moment n’est pas arrivé par hasard. Il s’est construit sur une décennie d’erreurs de politique étrangère américaine. Des erreurs qui ont tenté de faire perdurer les avantages et le récit du pétrodollar bien plus longtemps qu’ils n’auraient dû.

Le système aurait dû mourir il y a des années. Mais il a continué à boiter en cédant à la soif de sang de MbS au Yémen, en Syrie et au Liban. Plutôt que de subventionner les objectifs de politique étrangère des États-Unis, il a subventionné l’illusion continue de la famille royale saoudienne qu’elle était un courtier du pouvoir mondial.

Cela a continué jusqu’à ce que Trump soit renversé et que Biden soit installé. Depuis lors, MbS et le reste de la Maison des Saoud ont compris à quoi ressemblait leur avenir et dans quelles mains il se trouvait.

Celles de la Russie.

Nous avons vu des négociations en coulisses entre Riyad et Téhéran, entre Riyad et Damas. La Syrie revient au sein de la Ligue arabe. L’Iran et les Saoudiens mettent un terme au désastreux conflit au Yémen.

Le moment est venu de réclamer la paix et de trouver une solution garantissant une stabilité relative. Alors, comment le pétrodollar intervient-il dans tout cela ?

Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Ceux qui pensent que le pétrodollar est mort à cause de cet accord s’avancent beaucoup. Avec des prix du pétrole aux alentours de 70 dollars (pétrole brut Brent), il n’y a pas de menace immédiate pour l’avenir du gouvernement saoudien. Ils peuvent gérer un léger déficit budgétaire à ces prix pendant longtemps. Il n’y a pas de pression sur le Riyal à ces prix.

Ce qu’ils ne peuvent pas gérer, c’est le pétrole dans les 30 ou 40 dollars pendant un certain temps. C’est ce qui fait exploser le déficit budgétaire.

Donc, pour l’instant, tant que les États-Unis ne se mettent pas davantage à dos MbS, il n’y a aucune raison pour que ce qui reste du pétrodollar ne puisse pas rester en place.

À cette fin, le fléau de l’existence du Davos, Southfront.org, dont la diffusion est fortement censurée par Big Tech, spécule que les États-Unis pourraient sanctionner l’Arabie saoudite pour cet accord avec la Russie.

Les États-Unis exhortent leurs alliés à éviter les grands accords de défense avec la Russie, a déclaré un porte-parole du département d’État, commentant la signature d’un accord de coopération militaire entre la Russie et l’Arabie saoudite.

« Nous continuons d’exhorter tous nos partenaires et alliés à éviter les nouveaux accords majeurs avec le secteur de la défense russe, ce que nous avons clairement indiqué avec … la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act) », a déclaré le porte-parole au média d’État russe RIA.

Bien qu’il s’agisse d’une spéculation, cette déclaration du Département d’État a été faite avant que les Saoudiens ne s’assoient et ne signent un accord avec les Russes au plus fort de la retraite honteuse et désordonnée des États-Unis de Kaboul.

En matière d’insultes géopolitiques, celle-ci était plutôt énorme.

Ce sera donc la prochaine étape à franchir. Si j’ai raison et que l’objectif de ceux qui sont derrière l’administration Biden (dont la date limite d’utilisation est similaire à celle du pétrodollar) est de démanteler les États-Unis autant que possible, alors nous verrons Lindsey Graham et d’autres se tordre les mains ensanglantées en se lamentant sur la nécessité de sanctionner nos amis de longue date en Arabie saoudite.

Ce sera aussi nauséabond que prévisible.

Et ce sera un acte délibéré de destruction d’une partie encore significative de la demande étrangère pour le dollar américain. Bien entendu, cela fait directement le jeu du Davos, qui s’emploie activement à saper la confiance dans les États-Unis sur les plans politique, économique, culturel et social. Parce qu’à la minute où les États-Unis font cela, la seule action rationnelle de MbS est de rompre l’indexation du Riyal au dollar et de le laisser flotter librement.

À 70 dollars le baril, l’effet sur le Riyal sera minime.

Cela dit, cela permettrait une forte baisse des prix du pétrole au niveau international, car les Saoudiens, qui ont besoin d’un prix du pétrole élevé pour financer leur État-providence, n’auront plus besoin d’autant de dollars pour leur pétrole. Il faut donc s’attendre à ce que le Davos tente de favoriser cette évolution. Ils ont déjà essayé lorsque les EAU ont tenté de torpiller la solidarité de l’OPEP+ il y a quelques semaines.

Si le pétrole devait chuter brusquement, disons dans les 40 dollars, cela créerait une inflation massive en Arabie Saoudite en raison d’une forte baisse du Riyal, désormais exposé aux forces du marché. Et les Saoudiens devraient alors procéder au même ajustement douloureux que la Russie a connu en 2015-17, lorsqu’elle a finalement mis fin à sa politique de rouble fort.

C’est pourquoi on dit à Biden de supplier publiquement pour une baisse des prix du pétrole. Cela n’a rien à voir avec le fait d’aider les consommateurs américains et tout à voir avec le fait d’appâter les pays arabes pour qu’ils désindexent leur monnaie du pétrodollar et espèrent faire s’effondrer les prix du pétrole dans la confusion.

Donc, annoncez le variant Mu du COVID-11/09.

Les Saoudiens, pour leur part, ont bien appris les leçons de ce qui se passe quand on se lance dans une guerre des prix avec la Russie. Vous perdez. Donc, au lieu de se battre contre la Russie pour des parts de marché, ils ont décidé de coordonner la production pour que tout le monde y gagne pendant que les États-Unis continuent à se débattre avec la réalité que leur empire n’est pas seulement en train de s’effondrer, mais qu’il est activement démantelé de l’intérieur.

Et vu où nous allons, je dirais que ceux qui rient maintenant ne sont pas au Département d’État.

Tom Luongo

Traduit par Zineb, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

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