Pierre Poilievre sera-t-il son pire ennemi?

Pierre Poilievre a délaissé ses habitudes de député de l’opposition combatif et cinglant pour faire son entrée officielle aux Communes comme chef de l’opposition désormais calme et posé. Mais cette dualité qui habite le nouveau chef conservateur en inquiète plusieurs.

D’anciens députés influents du parti et des présidents d’associations de circonscription du Québec craignent que le leader conservateur ne soit son pire ennemi et laisse son naturel de pitbull revenir au galop. La première semaine du chef n’aura pas apaisé leurs préoccupations.

Soit. Lors de sa première période des questions, mardi, le sujet de prédilection du chef Poilievre était le même que celui de sa campagne à la chefferie. Mais l’attitude ne l’était pas. L’inflation, la hausse du coût de la vie et la réponse du gouvernement libéral, jugée inadéquate, ont été dénoncées à 24 reprises. Pierre Poilievre ne s’est toutefois pas livré aux enflures verbales qu’on lui connaît. Le ton est demeuré sobre. Le chef a écouté les réponses libérales en silence et sans chahuter ses adversaires. Et ce, même lorsque les libéraux et les néodémocrates l’ont tour à tour raillé d’avoir encensé la cryptomonnaie — dont la valeur s’est depuis écroulée — comme remède à l’inflation.

Le chef conservateur a cependant soufflé le chaud et le froid depuis sa victoire à la tête du parti. Il a tendu la main aux partisans de ses rivaux et est allé à la première occasion à la rencontre du caucus québécois, dont la majorité ne l’appuyait pas. Mais il a aussi accueilli le départ de son député Alain Rayes avec mépris, invité par message texte ses commettants à le sommer de ne pas terminer son mandat comme indépendant, et profité d’une prise de bec avec un journaliste lors de son premier et unique point de presse pour solliciter des dons.

Cette attitude revancharde est assez mal passée.
 

Des premiers gestes critiqués

À l’exception du député Rayes et d’une présidente d’association de circonscription de la région de Montréal (où le Parti conservateur n’a jamais de grands espoirs électoraux), tous les conservateurs sondés depuis une semaine appuient le chef Poilievre ou acceptent de souscrire à la décision du membrariat.

Personne d’autre n’aurait quitté le navire. Et personne ne menace de le faire publiquement. Y compris la présidente de l’association de Richmond-Arthabaska, chez M. Rayes.

Sauf que bon nombre de conservateurs québécois déplorent en revanche l’acharnement dont le parti a fait preuve à l’endroit du député. Un geste « ridicule », de l’avis d’un ancien élu qui appuie pourtant le nouveau chef. Un « enfantillage » qui « ne fait pas honneur au parti », selon un ancien membre influent du caucus.

« On peut avoir du cran, mais on n’est pas obligé d’écraser », commente ce conservateur, qui a demandé de garder l’anonymat en raison de ses nouvelles fonctions à l’extérieur de la politique. Le chef Poilievre « va devoir tempérer » cet instinct s’il veut pouvoir espérer grossir la base électorale du parti, prévient-il. Autrement, « il n’aura pas de chances de succès ».

« On connaît son style abrasif, qui est sa marque de commerce. Il doit faire preuve de vigilance, ne pas faire preuve d’excès de partisanerie comme ceux que l’on a vus et qui peuvent avoir un effet contre-productif », estime un troisième ancien élu, qui a lui aussi été un haut placé du parti.

Même si la quasi-totalité des circonscriptions québécoises ont vu leurs membres voter à la majorité pour Pierre Poilievre, des présidents des circonscriptions d’élus ou d’anciens élus conservateurs partagent ces sentiments.

Serge Henry, dans Portneuf–Jacques-Cartier, estime que le sort réservé à M. Rayes « n’a pas sa place en démocratie ». Le président d’une ancienne circonscription conservatrice ayant lui aussi appuyé le nouveau chef, mais qui n’a pas voulu être identifié, est d’avis qu’il « ne faut pas faire exprès de mettre de l’huile sur le feu ». Un troisième estime que M. Poilievre « manque peut-être un peu de doigté ».

Aucun n’en tient rigueur au nouveau chef. Tous veulent donner la chance au coureur. Mais Daniel Gagnon, qui préside l’association du député de Montmagny–L’Islet–Kamouraska–Rivière-du-Loup, espère que M. Poilievre et son équipe éviteront les « montagnes russes » de la première semaine. Car le chef n’est pas encore bien connu au Québec et doit éviter de faire mauvaise impression.

Un sondage Abacus révélait lundi que c’est au Québec que les électeurs ont l’opinion la plus négative de Pierre Poilievre — 47 %, contre 21 % qui en ont une bonne. Au Canada, 34 % des répondants ont une impression négative du nouveau chef et 29 % une impression positive.

Des gaffes espérées

 

Pierre Poilievre doit résister à la tentation de succomber à ses instincts de politicien bagarreur, à « l’amertume et aux erreurs d’amateur », renchérit Richard Hofer, dans l’ancien comté conservateur de Pontiac. D’autant plus que les libéraux vont tenter de piéger le nouveau chef ou de ressortir ses positions des 18 dernières années comme député. Mardi, aux Communes, ce travail avait déjà commencé.

Le Nouveau Parti démocratique y est quant à lui allé d’une publicité sur le Web arguant que Pierre Poilievre « n’est pas là » pour les citoyens.

Les rivaux du chef conservateur misent aussi sur le fait qu’il reste probablement au moins deux ans avant la prochaine élection fédérale, ce qui laisse amplement le temps à M. Poilievre de se mettre les pieds dans les plats à coups de déclarations ou de prises de position qui passeraient mal, espèrent-ils.

Il devra éviter de leur donner encore plus de munitions. Et de redoubler les angoisses préélectorales des conservateurs du Québec.
 

Le premier affrontement entre Pierre Poilievre et le premier ministre Justin Trudeau, attendu en Chambre jeudi, viendra confirmer — ou infirmer — sa métamorphose.

<h4>À voir en vidéo</h4>

Adblock test (Why?)

Source : Lire l'article complet par Le Devoir

À propos de l'auteur Le Devoir

Le Devoir a été fondé le 10 janvier 1910 par le journaliste et homme politique Henri Bourassa. Le fondateur avait souhaité que son journal demeure totalement indépendant et qu’il ne puisse être vendu à aucun groupe, ce qui est toujours le cas cent ans plus tard.De journal de combat à sa création, Le Devoir a évolué vers la formule du journal d’information dans la tradition nord-américaine. Il s’engage à défendre les idées et les causes qui assureront l’avancement politique, économique, culturel et social de la société québécoise.www.ledevoir.com

Réagissez à cet article

Recommended For You