Que se passe-t-il en Iran?


Plus de 75 personnes ont été tuées en Iran dans la répression de la contestation déclenchée par la mort de Mahsa Amini après son arrestation par la police des moeurs. Ottawa a d’ailleurs annoncé lundi des sanctions contre une dizaine de responsables iraniens. Le Devoir a posé six questions à un expert de l’Iran et doctorant à l’Université de Montréal, Vahid Yücesoy, pour mieux comprendre le mouvement de protestation qui gronde dans le pays.

                                                                                                                                                    <b>Pourquoi la mort de Mahsa Amini a-t-elle tant fait réagir&nbsp;?</b>

Cela fait plusieurs années que les femmes iraniennes militent contre le port obligatoire du voile. Elles ont souvent « poussé les frontières [de l’acceptable], sans nécessairement laisser tomber le voile. Parce que c’était vraiment une ligne rouge à ne pas franchir [aux yeux du régime] », explique le spécialiste de l’Iran, Vahid Yücesoy. « Beaucoup de femmes ne veulent pas porter le foulard, ont perdu leur foi dans la religion », ajoute-t-il.

Ce qui a choqué la population, dans la mort de Mahsa Amini, « c’est que ce n’était pas une femme politique ». La Kurde iranienne de 22 ans visitait la capitale Téhéran, lorsqu’elle a été arrêtée par la police des moeurs pour « port de vêtements inappropriés ». Plongée dès lors dans un coma, Mahsa est décédée trois jours plus tard à l’hôpital, le 16 septembre, selon la télévision d’État.

Mais Mahsa Amini ne « transgressait pas vraiment les règles », rapporte le candidat au doctorat à l’Université de Montréal. « Les gens se sont dit : “Cette fille-là aurait pu être ma fille, ma soeur”. Dans un pays comme l’Iran, le régime a toujours une excuse pour t’arrêter et te tuer. C’est la goutte qui a fait déborder le vase. »

Qu’est-ce que la police des moeurs ?

La police des moeurs a été instaurée en Iran deux ans après la Révolution islamique de 1979, lorsque le pouvoir a été pris par le clergé, raconte le membre du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM).

L’Iran et l’Afghanistan sont les seuls pays qui ont de telles « règles draconiennes » sur la « façon dont les femmes doivent s’habiller ». Certaines femmes, qui ont subi un « nettoyage de cerveau », font d’ailleurs partie de la police des moeurs.

« Ça fait quatre décennies que la police des moeurs arrête, tabasse, ou tue de façon très violente des femmes qui ne respectent pas le code vestimentaire. » Une façon pour la République islamique de « réaffirmer son pouvoir », car lorsque le « foulard obligatoire disparaît, la République islamique disparaît aussi ».

L’accès aux réseaux sociaux est coupé en Iran. Comment pouvons-nous encore voir des images ?

Les médias sociaux ont joué un rôle important dans la propagation de ce mouvement, reconnaît le chercheur.
 

Si le régime iranien a coupé l’accès à Internet pour empêcher les gens de communiquer entre eux, la technique ne semble pas fonctionner, selon M. Yücesoy. « La population est toujours dans la rue. »

Mais attention, l’accès à Internet n’a pas été entièrement coupé, précise l’expert, car « l’économie du pays ne peut pas supporter un black-out entier ». Certains Iraniens peuvent donc profiter d’un accès intermittent à Internet sur leur ordinateur pour envoyer des vidéos sur les réseaux sociaux.

Est-ce un combat contre le voile, ou contre le régime ?

« Tout a commencé par le voile. Mais ça ne se limite pas au voile. […] Les aspirations des manifestants ciblent l’entièreté du régime. »

M. Yücesoy ne s’attendait pas à une telle énergie de la part de la population, qui proteste maintenant depuis une dizaine de jours. C’est, au contraire, l’appareil coercitif qui commence à fatiguer, selon lui. « La milice du régime est lynchée par la population. C’est quelque chose qu’on n’avait jamais vu. »

« Les protestataires le savent très bien. Lorsqu’ils seront arrêtés, ils seront torturés. C’est un choix entre leur vie ou le régime, et ils choisissent leur vie. »

Le mouvement s’est d’ailleurs propagé dans « les villes les plus reculées, les plus conservatrices » d’Iran, note Vahid Yücesoy, qui parle d’une unité nationale sans précédent. « C’est probablement la première manifestation depuis la Révolution qui voit la participation de presque tout le monde : les classes moyennes, les ouvriers, les enseignants, les étudiants et les minorités ethniques. » Beaucoup d’hommes ont eux aussi rejoint le mouvement, et « protègent les femmes lorsque la police des moeurs essaye de les arrêter. […] Tout le monde semble être d’accord sur le fait que le régime doit partir ».

Il n’y a pour l’instant pas de véritable option de remplacement du régime actuel, mais « le ras-le-bol est tellement élevé qu’aux yeux des Iraniens, c’est mieux de vivre avec l’incertitude qu’avec le régime actuel ».

Le mouvement peut-il s’étendre à d’autres pays du Moyen-Orient ?

« Tout dépend du résultat » du mouvement de protestation, répond le chercheur. Mais il y aura « certainement un affaiblissement de l’autoritarisme au Moyen-Orient. L’Iran a été impliqué dans la mise en place du mouvement chiite en Irak, au maintien du pouvoir de Bachar al-Assad en Syrie, et dans l’instabilité au Liban. La disparition du régime peut amener des changements draconiens » ou encourager d’autres mouvements féministes.

« L’islamisme faiblit de plus en plus, parce que c’est une idéologie qui n’a pas réussi à fournir la prospérité. De plus en plus de populations au Moyen-Orient sont désenchantées. »

Peut-on parler d’un nouveau printemps arabe ? Il faut faire « attention au choix des mots, rétorque le membre du CERIUM. L’Iran est un pays perse. On peut peut-être parler de printemps féminin ». Mais les débouchés risquent de ne pas être comparables. « Ce qui réunissait les pays du printemps arabe, c’était la langue. Ils se comprenaient. Ici, les pays qui pourraient être influencés [l’Irak et la Turquie] parlent trois langues différentes. »

Quel rôle peut jouer la diaspora ?

« La diaspora peut jouer un rôle primordial pour sensibiliser l’opinion publique. Elle donne le message aux dirigeants occidentaux que le régime ne représente pas les Iraniens. »

Alors que l’Occident s’apprête à s’entendre sur une nouvelle version de l’accord nucléaire avec l’Iran, la communauté internationale rappelle que « les droits de la personne sont plus importants que le nucléaire ».

<h4>À voir en vidéo</h4>

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À propos de l'auteur Le Devoir

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