«Nous sommes entrés dans un dialogue de sourds»: la démocratie américaine placée au coeur du scrutin

Au quartier général du Parti démocrate dans le comté de Mahoning, au sud de Cleveland, Bernie, bénévole pour les élections de mi-mandat en cours aux États-Unis, se tenait la tête entre les mains, jeudi matin en écoutant CNN sur une petite télé à côté d’elle.

« Je n’arrive pas à croire que c’est en train de se produire, a-t-elle dit, un sourire crispé. Que l’on soit rendu là. Que le président des États-Unis doive faire un discours pour défendre la démocratie et appeler les électeurs à la défendre eux aussi. C’est complètement délirant ».

La veille au soir, Joe Biden a pris la parole depuis Washington pour implorer les Américains de ne pas rester silencieux, face aux mensonges, à la violence politique et aux « dangereux » radicaux, les « ultras MAGA », a-t-il déclaré. Il s’agit des partisans du Make America Great Again de Donald Trump qui cherchent à perturber le processus électoral en cours « pour réussir à renverser » les élections de 2022, « après avoir échoué » dans leur projet en 2020.

Le président des États-Unis avait en tête les nombreux cas d’intimidation d’électeurs, parfois commis par des miliciens armés, recensés un peu partout au pays, l’agression au marteau du mari de Nancy Pelosi, leader de la majorité démocrate au Congrès, dans sa résidence de San Francisco le vendredi 28 octobre, mais aussi la persistance du « grand mensonge » de Donald Trump sur le vol des élections, porté désormais par près de 600 candidats républicains dont plusieurs s’approchent d’une victoire, le 8 novembre prochain.

« Au cours d’une année typique, nous ne nous demandons pas si notre vote va préserver la démocratie ou la mettra en danger », a-t-il dit. « Mais cette année, c’est le cas. »

Cette semaine, la directrice adjointe de la Commission électorale de Milwaukee, Kimberly Zapata, 45 ans, a été licenciée par le maire de la ville du Wisconsin. Elle est soupçonnée d’avoir orchestré par des bulletins de vote par correspondance réservés aux militaires en mission à l’extérieur du pays, une tentative de fraude électorale. Les bulletins ont été envoyés à la républicaine Janel Brandtjen, une élue locale, connue pour son soutien aux théories complotistes de l’ex-président.

Dans son discours, Joe Biden a ajouté : « Il y a une augmentation alarmante du nombre de personnes dans ce pays qui tolèrent la violence politique ou qui restent simplement silencieuses devant elle. Au fond de nous, nous savons que la démocratie est en danger, mais nous savons aussi ceci : nous avons le pouvoir de la préserver. »

À quelques jours du scrutin visant à renouveler les élus du Sénat, de la Chambre des représentants à Washington, mais aussi à élire les gouverneurs, secrétaires d’État, procureurs généraux, lieutenant-gouverneur, juges, commissaires des commissions scolaires, et la députation locale dans plusieurs États, l’appel à sauver la démocratie américaine de la tentation de l’autoritarisme a été lancé. Mais va-t-il être entendu ?

Des républicains insultés

 

« C’est un geste désespéré, a commenté jeudi matin, Bob Aurandt, coordonnateur de la campagne républicaine dans la ville de Youngstown, au coeur de la Rust Belt américaine, rencontré dans les bureaux du parti. Avec ce discours, le président vient d’insulter la moitié de la population en l’accusant d’être contre la démocratie. C’est terrible ». Le candidat du coin au Sénat pour le parti est J.D. Vance, adoubé par Donald Trump, soutenu par M. Aurandt. Il ne cesse depuis le début de sa course de promouvoir la théorie complotiste voulant que Joe Biden ait été élu à la suite d’une fraude massive. En contradiction avec les faits.

« Et puis soyons honnêtes : je ne pense pas voir un dictateur à la tête de ce pays de mon vivant, a-t-il ajouté. Il y a trop de patriotes ici pour nous en prévenir. »

Autour des bureaux de vote, l’idée d’inscrire la sauvegarde de la démocratie sur son bulletin de vote se fait beaucoup entendre depuis plusieurs semaines. Mais avec des interprétations diamétralement opposées, selon la couleur de l’électeur.

« Nous traversons une période terrible, a résumé il a y quelques jours dans le nord d’Atlanta en Georgie, Cole Smith, travailleur dans le monde de la logistique et du transport. Beaucoup de droits sont menacés par plusieurs élus et plusieurs candidats, à commencer par le droit des femmes et le droit des minorités d’exprimer leur vote. À chaque élection, il y a un risque de perdre cette démocratie. Aller voter et faire en sorte que tout le monde peut le faire sans problème, c’est s’assurer qu’elle reste encore vivante. »

« La menace sur la démocratie, elle vient des démocrates. Ce sont eux qui cherchent à nous voler notre liberté », a dit Alberto Lopez, rencontré dans la région de Miami en Floride où il a voté « fièrement » par anticipation pour les républicains qui cherchent à s’emparer du château fort démocrate dans ce sud de la Floride.

D’origine vénézuélienne, il dit avoir connu le communisme, qu’il estime désormais reconnaître dans les politiques de Joe Biden. Ces dernières sont d’ordinaire plutôt placées au « centre » ou « centre droit » par les observateurs aiguisés de la scène politique. « Ils veulent détruire les États-Unis de l’intérieur. Je connais ça. Je sais où ça s’en va. »

Dialogue de sourds

 

« Nous sommes entrés dans un dialogue de sourds », laisse tomber dans son bureau le sénateur d’État du 33e district de l’Ohio, Bob Hagan, rencontré à Youngstown cette semaine. L’homme est actuellement en campagne pour sa réélection. « Le climat est difficile, tendu, bruyant. Tout appelle à sauver la démocratie. Mais la démocratie reste un sujet très difficile à vendre auprès des électeurs qui sont plus facilement interpellés par les guerres culturelles inventées pour diviser ou par l’argent de plus dans leur poche qu’on leur fait miroiter. C’est ça la tragédie. »

« Les menaces que fait peser une frange des républicains sur la démocratie sont bien réelles, résume Aubrey Jewett, professeur en sciences politiques à la University of Central Florida. Mais elles préoccupent qui ? Quelques politiciens, les journalistes, les politicologues, mais certainement pas l’électorat moyen qui ne voit pas ça comme un enjeu majeur », et ce, tant que la rivière n’a pas pris feu, peut-on dire depuis l’Ohio, où le triste souvenir de la rivière Cuyahoga y est encore très présent.

Dans les années soixante, le cours d’eau qui se jette dans le lac Érié à Cleveland, s’est retrouvé en effet au coeur des préoccupations d’une poignée d’environnementalistes appelant à sa protection contre la pollution des usines de l’American Ship Building, de la Sherwin-Williams Paint Company ou de la Republic Steel and Standard Oil.

Il aura fallu que la rivière prenne littéralement feu à l’été de 1969, pour qu’ils commencent à être entendus des citoyens du coin, jusque-là sceptiques ou distants du problème, marquant sans doute un des points de départ des mouvements écologistes aux États-Unis. La rivière Cuyahoga brûlera 12 autres fois par la suite.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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