Un inédit de Carl Sagan

Je suis depuis toujours un grand admirateur de Carl Sagan (1934-1996). Il m’a énormément appris et je lui dois beaucoup. Entre tant d’autres choses, il m’a fait connaître Frederick Douglass (que j’ai ensuite traduit…), m’a guidé dans ma découverte du scepticisme (son fameux The Baloney Detection Kit !) et m’a fait aimer les sciences comme aucun autre.

J’ai encore en mémoire les émotions ressenties en visionnant sa série Cosmos— on aurait été un demi-milliard de personnes à le faire !

Un exemple ? Sagan m’a appris, et c’est inoubliable, comment Ératosthène s’y était pris, deux siècles avant Jésus-Christ, pour (assez) correctement estimer la circonférence de la Terre. (Allez vite voir ça si vous ne connaissez pas cet exploit. Frissons garantis !) De nos jours, certains assurent encore que la Terre est plate…

C’est donc avec une grande joie que j’ai appris qu’un inédit de Sagan venait, par les soins de Steven Pinker et de Harvey Silverglate, d’être découvert et publié. Il s’agit en fait d’une conférence que Sagan a donnée vers 1987 à une section locale (en Illinois) de l’American Civil Liberties Union.

Certaines des choses qu’il avance, sur ce point où s’entrecroisent science et libertés civiles, ont une forte résonance aujourd’hui encore, notamment en éducation. Je ne pouvais pas ne pas vous en parler.

Liberté d’expression en science et dans la vie politique

Sagan fait d’abord remarquer que de nouvelles technologies, de nouvelles réalités (comme le réchauffement climatique, les armes nucléaires, les biotechnologies, l’ingénierie génétique, les pluies acides, le sida…), ont souvent des conséquences qu’on ne soupçonnait pas et qui ignorent les frontières. Pour affronter les problèmes qui vont survenir, et parfois nous surprendre, il nous faudra donc concevoir des solutions transnationales et repenser la souveraineté nationale.

Il nous faudra cependant aussi, face à tout cela, être modestes et admettre nos ignorances. « Dans bien des cas, nous ne savons pas comment contrôler ces technologies, et cela, même si les personnes responsables assurent le contraire. Comment éviter que surviennent les pires erreurs ? » demande-t-il.

L’éducation est une avenue prometteuse pour ce faire.

Le rôle de l’éducation

Il nous faut d’abord, dit Sagan, une vaste et répandue compréhension de la science et de la technologie. L’école, par son curriculum qui leur fait la place qui leur revient, a bien entendu un grand rôle à jouer pour ce faire.

Mais Sagan établit surtout un riche parallèle entre ce qu’exigent de nous ces nouvelles réalités, ces nouvelles technologies, et une chose importante, une vertu, que la science, justement, met en oeuvre et peut nous enseigner : la reconnaissance de notre faillibilité et ce qui s’ensuit.

Ce qui s’ensuit, en science, ce sont des choses comme le fait que les arguments d’autorité n’ont que peu de poids ; que ce qu’on affirme doit être démontré ; que les expériences doivent être reproductibles. Tout cela contribue de manière importante à faire la valeur de la science.

Sagan affirme que cet ensemble d’habitudes de pensée, de vertus, que l’école peut et devrait faire connaître et pratiquer, pourrait contribuer à mettre en place ce mécanisme de correction des erreurs dont notre société a désespérément besoin. « La pensée critique sérieuse et le scepticisme à l’égard des nouvelles et même des anciennes affirmations ne sont pas seulement permis, écrit-il, mais sont encouragés, souhaitables et constituent l’élément vital de la science. »

Pour cela, il faut encourager et surtout pratiquer, sur le terrain politique, ce que la science nous donne en exemple : la libre discussion de toutes les idées. « L’éducation concernant la nature des libertés civiles, écrit Sagan, leur nécessité, la manière de les exercer, tout cela est un élément essentiel du processus démocratique. » Et la science donne justement l’exemple de ce qu’il faut valoriser et pratiquer.

Sagan, comme quiconque l’a lu le ferait, cite longuement J.S. Mill à ce sujet. Ce qu’il disait, comme ce que Sagan avance, résonne particulièrement fort aujourd’hui : « Ce qu’il y a de particulièrement néfaste à imposer le silence à l’expression d’une opinion, c’est que cela revient à voler l’humanité : tant la postérité que la génération présente, et les détracteurs de cette opinion davantage encore que ses détenteurs. Si l’opinion est juste, on les prive de l’occasion d’échanger l’erreur pour la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi considérable : une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l’erreur. »

Merci cette fois encore, monsieur Sagan.
 

Le texte dont il est ici question est : « Science and Civil Liberties: The Lost ACLU Lecture of Carl Sagan ». Il est paru dans la revue Skeptical Inquirer, 46, no 6, Novembre/décembre 2022.

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